Cardinal, cardinale, cardinaux: adjectif
(latin cardinalis, de cardo, -inis, pivot)
1. Qui est fondamental, essentiel : Développer une idée cardinale.
Synonymes : capital – essentiel – fondamental – primordial – principal
15 août 2021, extrait de mon journal:
“Ca fait deux mois que je suis en détérioration aussi physique que mentale […] J’aimerais bien faire le point sur les mois passés […]”
Bon, un an et quelque plus tard, je suis prête à faire le point. Les quelques mois passés desquels je parle dans l’extrait (qui se sont transformés en plusieurs mois) ont été caractérisés par un trouble de l’alimentation si intense qu’il a hanté mes pensées et déchiré mon corps pendant plus d’un an. En mai 2021, je perds huit kilos en deux semaines, et voir mes os devenir de plus en plus visibles provoque en moi une addiction, qui mène à la restriction, que je refuse d’admettre (on refuse souvent d’admettre qu’on a un problème) et que je déguise et nomme “manger sainement”. Sauf que je ne mangeais pas sainement. Je ne mangeais presque pas.
Tout a commencé en avril 2021, par une fin (comme souvent). La fin de ma première vraie relation amoureuse, celle qui m’a bouleversée et qui m’a fait grandir. Elle a duré 4 ans, nous vivions ensemble (c’était sérieux).
Ça allait très bien jusqu’à ce que ça n’aille plus. Ca n’allait plus parce que quand ça allait mal, nous nous taisions et nous attendions que ça passe. Nous ne faisions que fourrer nos problèmes sous le lit que nous partagions. Ça a marché pendant pas mal de temps, c’est “passé”, jusqu’à ce que ça ne passe plus. Jusqu’à ce que ce qui était soit disant “passé” vienne me retenir par la gorge dans le présent (et pas seulement concernant la relation). Jusqu’à ce que je ressente quelque chose dans mon corps que ma tête n’arrive pas à comprendre directement.
Quand il y a un désaccord entre le corps et l’esprit, les choses deviennent compliquées et le silence vient s’installer dans la gorge comme un géant devant toi durant un concert. Tu essaies de voir à travers, tu arrives à capter la musique mais tu ne vois rien, tu ne comprends pas qui fait quoi, tu n’arrives pas à savoir comment définir les choses que tu entends vu que tu es aveuglée, bloquée.
Je dis mon corps parce que dans ma tête je ne voulais pas de distance, dans ma tête il n’y avait pas de raison que quoi que ce soit aille mal, on s’aime alors pourquoi ça n’irait pas? Je vais bien alors pourquoi ça ne va pas? Pourtant, avant l’acte, mon corps se figeait. C’est comme si mon corps en voulait à quelqu’un ou quelque chose. Comme s’il se rebellait. Qu’il ne voulait plus se donner. Même à celui que j’aimais. Je ne comprenais rien. L’incompréhension s’accumulait comme une pile d’habits sales qu’on jette sur la chaise de bureau dans notre chambre et qu’on néglige jusqu’à ce que la pile finisse par se renverser.
Je m’énerve contre ce corps avant de réaliser que je ne me suis pas assez exprimée. Je croyais avoir oublié des choses qui m’ont fâchée, puis j’ai compris que c’était en fait que je n’avais pas vraiment tout pardonné. Je n’arrivais plus à me coucher, à prendre, à donner, je n’arrivais plus à coucher avec l’homme que j’aimais. C’était juste un sentiment qui a presque fait exploser ma cervelle que j’essayais dur comme fer de contenir dans mon crâne. Mon esprit éprouvait une impuissance face à ce sentiment qui prenait le contrôle de mon corps, de tous mes mouvements et mes sens. Il n’y avait pas de géant devant moi me tournant le dos, mais quatre géants, agissants comme des gardes du corps, non, des murs, que je voulais pousser un à un sans pouvoir bouger mes bras pour le faire, sans pouvoir ouvrir ma bouche pour le dire. J’entends tout et je ne comprends rien. Je ressens des choses dans mon corps mais ma tête interprète mal, mon esprit est en incompréhension totale devant ces sensations physiques. J’ai du mal à les accoupler.
Je ne voulais pas que ça se termine entre nous mais mon corps criait c’est fini. Mon compagnon a compris et m’a libéré de cette dichotomie concernant mon amour pour lui et ma difficulté à l’exercer, en mettant un terme à notre relation.
C’était difficile, et je crois qu’on souffre toujours d’une rupture amoureuse provoquée par le manque de communication. Je crois qu’on souffre de réaliser qu’en fait l’amour ce n’est pas assez. Que ça aurait pu marcher si seulement on avait parlé. Plus parler. Parce qu’on marchait, on mangeait, on dormait, on s’entrelacait, on courait, on buvait, on riait, on chantait, on dansait, on philosophait, on refaisait le monde sans se soucier de notre monde partagé. Les choses étaient acquises parce qu’il y avait l’amour entre nous. C’était beau et c’était plus facile comme ça. Clairement ce n’était pas suffisant. Tous les deux nous n’aimions pas les sujets qui gênent. Je sais combien on s’aimait mais je pense que j’avais besoin de l’entendre. Comme ça, de manière brute, je t’aime, je t’aime, je t’aime.
Je partageais son monde, je le connaissais par cœur, j’en faisais partie. J’aurais voulu qu’il découvre plus de mon monde, j’aurais voulu lui faire découvrir mon monde. J’ai très peu essayé et puis au bout de quelques ajournements, la prochaine fois, un autre jour, j’ai arrêté d’essayer.
Je pense qu’aucun de nous n’a fait assez d’efforts et à la fin je me sentais seule. J’allais danser seule, j’allais fêter mes amis seule, j’allais à des déjeuners, des dîners, seule. Mon père me demandait souvent durant les réunions familiales le dimanche où était mon amoureux, et je répondais qu’il était occupé (en fait ca faisait un bail que j’avais arrêté de proposer) et j’assurais que ces choses là se font seule de toute façon. Que c’est normal de ne pas traîner mon mec à des déjeuners de famille. Il ne répondait pas. C’est parce qu’il ne comprenait pas. Je comprends maintenant. Quand on partage sa vie avec quelqu’un, ce n’est pas juste un lit qu’on partage. C’est des amis, des familles, des sorties. Des deux côtés. Il ne connaissait mon monde qu’à travers moi. Il n’a aucune expérience de ce monde. Bref. J’ai décidé d’être seule d’une certaine manière.
Cette déception que mon corps avait exprimé sous forme de rejet, c’était du ressentiment envers moi-même. Je m’en voulais moi. Avant qu’on ne se sépare je n’ai rien pu dire. Pendant qu’on se séparait je n’ai rien pu dire. Il n’a rien pu entendre de plus que ce silence, omniprésent depuis un moment.
Je souffre souvent en silence. L’absurdité des choses vient m’étrangler, me prend par la gorge, et les larmes me montent aux yeux, j’essaie de les retenir comme je retiens mon souffle déjà coupé, étouffée par un sanglot que je ne laisserais pas sortir, je laisse à la place couler les larmes sur mes joues silencieusement. Les larmes c’est si discret. C’est des gouttes d’eau qui tombent de nos yeux, qui s’élargissent sur nos joues créant une sorte de sentier sur le visage, souvent signifiant beaucoup d’agitation. Un volcan en éruption. Comme la cire d’une bougie qui se fait consommer par la flamme, je fonds en larme. Je fonds muettement en larme. Je pince les lèvres et pose ma main sur ma bouche pour contenir l’ouragan qui se forme dans ma gorge. L’émotion ampute ma voix mais le silence me casse les oreilles et je ne sais que pleurer de moi. Je pleure d’être ligotée par la gorge comme un pendu. J’essaie de sortir quelque chose du ventre mais il est noué et je me déteste pour ça. Je ne comprends pas.
Je ne lui ai jamais rien dit mais pire encore, je ne me suis jamais rien dit à moi (je comprenais à peine aussi). Et pas seulement dans cette situation, dans pleins d’autres. Dans le sens ou je remettais toujours en question ces boules dans ma gorge ou ces envies de pleurer, de crier. Déni total. Pourquoi tu te fâches? Pourquoi tu veux compliquer les choses? Pour rien, il n’y a pas de raison d’être triste. Tu veux toujours compliquer les choses toi c’est pas possible. Arrête d’y penser, tu es si sensible. Personne autour de toi ne veut te faire du mal intentionnellement, ne soit pas susceptible. Tais-toi. Sois reconnaissante de n’avoir pas tout foutu en l’air déjà, problématique que tu es. Folle que tu es. Sois reconnaissante.
Et c’est vrai. Je le suis, il est exceptionnel. Et on s’aimait, on s’aimait vraiment. C’était vrai. C’était tellement vrai qu’après nous je ne comprenais plus rien de moi. Je ne comprenais plus ma réalité. Tout ce qu’il y avait de vrai pour moi venait de nous. Je ne comprenais même pas comment c’était possible pour moi d’être si amoureuse de lui et en même temps de ne plus vouloir être dans l’intimité totale avec lui. De ne plus pouvoir. Je me suis dit (comme souvent) que je suis complètement folle, qu’en tout cas je ne meritais pas tant d’amour. Je suis cinglée, une tempête qui dévaste les cœurs, autodestructrice aussi, je ravage mon cœur. J’ai tout gâché. Cette voix gênante tenant ce discours ressortait en toute situation, même quand je sentais qu’on me faisait du tort, elle était la cette connasse, à crier dans mes oreilles de me taire. J’ai aussi réalisé qu’il ne s’agissait pas de ma relation, mais de bien plus que ça.
Crise économique et sociale, plus d’argent, plus de travail, plus de maison, plus de compagnon. Pas de carrière, peu d’ambition, besoin de survivre.
Ma tête cassée, mon cœur cassé, mon corps… Mon corps. Tout d’un coup j’ai la rage contre mon corps et je ne comprends pas pourquoi. Je veux étouffer ce corps, le suffoquer.
J’ai oublié de respirer et je me suis lancée dans les bras de Doux qui m’a accueilli les bras ouverts. Il a des yeux expressifs. Bleus. Profonds. Un peu de marron encerclant la pupille. Il est profond. Vraiment beau.
Avec sa tendresse, c’était plutôt intense au lit. Fougue. Je voulais cet acharnement, cette fureur, ce déchaînement en moi. Je voulais sentir. Quelque chose. Des choses. Ressentir mon intérieur. Je suis devenue accro à ce mélange de plaisir et de douleur. Sans ça je me sentais anesthésiée. II n’y avait que ça, ma pratique de yoga et Séka, mon meilleur ami (avec qui je vivais à ce moment-là, aujourd’hui mon compagnon) qui permettaient à mes sens de fonctionner. Je ne mangeais que très peu, avare que j’étais avec ce corps. Je fumais beaucoup. J’étais accro à cette sensation de faim, j’aimais affamer mon corps. Je trouvais qu’il le méritait. Entendre les gargouillements de mon ventre, ce pauvre ventre qui me suppliait de le nourrir, et que je continuais à punir.
Je pense que Doux a vu ma fragilité, mais comme je l’en ai dissuadé, il s’est laissé emporter par ma tornade émotionnelle, on a volé haut, j’ai senti des choses, j’ai eu peur, je lui ai brûlé les ailes et j’ai claqué son cœur violemment au sol. Avec cet éclatement je suis revenue à mon état “confortable” de mépris envers moi-même. C’est comme s’il me donnait des raisons de m’apprécier et que je n’en voulais pas, au contraire, je ne voulais que me détester, et c’était plus facile quand il y avait un prétexte. Je suis vache mon Doux, brusque et agressive. Tu es mieux sans moi crois-moi je ne sais que décevoir.
J’ai la rage contre mon corps. Une rage que seule une victime peut ressentir face à son bourreau. Ce corps. Ce corps de femme qui ne fait que causer mon malheur. Fragile, qu’on ne fait que regarder, scruter, qui ne sait qu’être dans la performance sexuelle et qui ne sert qu’à ça en tout cas. Ce corps duquel on a abusé, qu’on a violé, qui ne fait que blesser. Je ne mangeais pas et je me donnais sans cesse. Après le doux il y a eu Noci, qui un jour, bien après cet été, m’a violemment rappelé que ce n’était pas normal de ne pas manger, qui a arrêté de me toucher et a juste changé notre relation comme ça (c’est devenu un de mes meilleurs amis aujourd’hui). La luxure est surestimée.
Quelques semaines plus tard, durant cet été, je me réveille avec les yeux complètement boursouflés, et physiquement extrêmement fatiguée. Vraiment fatiguée. Je prends deux cachets, je fais taire ce corps et je continue à m’acharner: toujours pas de bouffe, plus tant de sexe vu que j’ai tout niqué avec tout le monde.
Deux semaines plus tard, après les deux heures de yoga journalières, je ressens une douleur aiguë en haut de l’abdomen, à gauche, et je n’arrive plus à avaler ma propre salive. Mes yeux sont toujours boursouflés, malgré les cachets de cortisol, et je commence une éruption sur la peau, mes cuisses sont remplies de plaques rouges bossues. Peut-être qu’il est tant d’aller chez le médecin (tu penses?).
“Ouvrez la bouche madame.” me dit-il, plaçant son petit bâton de bois plat sur ma langue. Le docteur me dit que ma gorge est complètement remplie de ganglions. Il met sa main au niveau du haut de mon abdomen, à gauche, et me dit que si je n’étais pas venue aujourd’hui et que j’avais fait du sport demain, ma rate aurait pu exploser et j’aurais été précipitée sur un civière à l’hôpital. Les tests de sang ont révélé que j’étais positive à la mononucléose.
“Je ne sais pas comment vous avez fait pour continuer à ce rythme pendant deux semaines alors que vous êtes malade. D’habitude, la mononucléose cloue les gens au lit. Vous savez, vous n’avez pas besoin de vous habituer à certaines douleurs, il s’agit uniquement de se faire consulter. Vous avez eu de la chance cette fois.”
C’est drôle combien on peut être indulgente, empathique et compréhensive envers les autres et ne pas se donner le droit de l’être pour soi-même. Et je réalise que personne n’arrive à me faire mal comme je me fais mal. Même pas ce détraqué qui m’a violée. Même pas ces gens qui n’ont jamais cru, et qui ne croiront jamais en moi. Même pas mon meilleur ami K qui m’a trahie. Rien ne peut me faire mal comme je me fais mal. Je suis la victime et le bourreau.
Je ressens du ressentiment. Une forme de rancune mêlée d’hostilité envers ce qui est identifié comme la cause d’un tort subi ou d’une frustration. J’ai identifié la cause comme mon corps, parce que c’était difficile d’accepter que certaines personnes sont capables de certaines choses, que certaines personnes peuvent me blesser et que c’est légitime de me fâcher, de crier et de condamner. J’ai beaucoup laissé passer. J’ai donc identifié la cause de certaines de mes souffrances à mon corps, et je l’ai fait souffrir. Puis je suis tombée dans un cercle vicieux. Vu que ne pas manger du tout n’était pas viable, je ne mangeais pas pendant deux jours et le troisième je m’acharnais sur tout ce qui était comestible. Je me punis pendant deux jours et le troisième je me rebelle. Restriction, jeûne, gloutonnerie, rebelote.
Extrait de mon journal, le 26 avril 2022: (Beyrouth, Liban)
“Tu me manques énormément mam, c’est difficile de devoir passer par ces choses-là sans toi. J’ai tellement besoin de voir ton sourire, d’entendre ta voix, de sentir la chaleur de ton corps contre le mien. Je sais que tu me guides et je te jure que je ne fais que te chercher, je sais que tu es en moi. Jamais je ne me sentirais seule tant que mon coeur bat, il bat pour toi. Tu bats en moi. Je vis pour toi. Chaque célébration est aussi un deuil. Que ce soit parce que c’est la fin de quelque chose ou le début, tu n’es pas physiquement là et je fais constamment le deuil de cette absence. Ça fait beaucoup de deuils. Cette vie peut-être rude. Je me retrouve souvent en train de m’attaquer, de me descendre, de douter de moi, de m’insulter, me blamer, me trouver moche, idiote, incapable, et de noyer tout ça en poussant ces sentiments au fond de mes tripes en me gavant. J’apprends doucement à comprendre que je peux prendre de la place. Il y a de la place. Je ne suis pas un imposteur. Je continue à danser mam. Je danse aux rythmes de ta voix, de ton rire. Je ne suis jamais seule. Je sais que tu m’accompagnes. Je te jure que je te sens couler dans mes veines. Je te jure mam je n’ai plus les mots, je n’ai plus les mots je n’en peux plus des mots que tous ces gens prononcent je veux t’entendre j’ai besoin de t’entendre je suis perdue. Je n’en peux plus des câlins amicaux, sensuels, paternels, je veux ton toucher maternel.
Parfois je sens que ce manque de toi, cette difficulté à te retrouver quand je me perds fait que le diable m’habite pour quelque temps. Comme je peux être diabolique. Je te jure j’essaie d’extraire ces démons. Je sens que je déçois et je veux décevoir encore juste par provocation. Je ne veux qu’on ne me tienne à aucune estime. Je n’ai aucune estime. Je suis violente envers moi-même, abusive. La paix est vraiment difficile à maintenir.”
Après toutes ces lamentations, je suis partie au Canada, j’ai rencontré des musiciens avec qui j’ai vécu, on a construit une famille. Le trouble de l’alimentation était encore présent, mais à chaque fois que je commençais à rentrer dans un épisode, la musique venant du salon me sortait de ca.
Après cet hiver, j’ai tout lâché (pour la énième fois), je suis allée faire mon Yoga Teacher Training et j’ai ensuite rangé un sac pour aller travailler dans une auberge en Sicile pour l’été 2022. Il n’y avait rien d’autre que le soleil, la mer, les montagnes et les arbres. De très gentilles personnes aussi, venant des quatre coins du monde.
Cet été, je me suis libérée. Libérer le corps, libérer l’esprit. Et puis abandonner ce qui ne me rend plus service. Et prendre mon envol.
Extrait de mon journal le 17 mai 2022: (Sicile, Italie)
“Je suis littéralement libre. Cette vie sur l’île me plaît énormément. Les journées sont longues et le soleil brille au-dessus de nos têtes constamment. Les gens autour de moi auraient été des énergumènes pour moi avant, mais le mode de vie qu’ils cherchent à maintenir fait tellement de sens pour moi. Hier on est allés faire de l’escalade libre sur un rocher. Les cordes, les chaussures et tout l’équipement étaient inutiles, nous étions en maillot, attachés au rocher uniquement par nos mains et nos pieds. Il y avait ce rocher, et sous nos pieds, la mer. Lâcher le rocher ne provoquerait qu’une simple chute dans la mer (équipement inutile). C’est la première fois que j’escalade en maillot, pieds nus, sans protection. C’est fou.
La première fois que j’ai senti mes mains trop fatiguées pour rester accrochée et que j’ai voulu lâcher, j’ai eu une seconde de réflexion et j’ai pensé au fait que si c’était de la terre sous moi, mon corps aurait éclaté en mille morceaux sur le sol. Puis j’ai pensé à la fragilité de la vie, encore et toujours. Son caractère si éphémère, combien de fois j’ai voulu la laisser, partir, abandonner. Comment malgré tout je m’accroche à elle sans cesse, combien je l’aime cette garce, cette vie.”
Mes doigts commencent à fatiguer, mes mains ne peuvent plus tenir mon corps, je suis coincée (on est jamais coincé). J’ai retenu mon souffle, j’ai compté jusqu’à 7, et j’ai lâché prise. J’ai volé (pendant quelques secondes), et la mer m’a accueillie dans ses bras tièdes et salés. Et ces bras m’ont fait penser à la chaleur des câlins des gens que j’aime. On s’en sort toujours, avec la famille, les amis. Si on est chanceux, de très bons amis. Dans mon cas, les meilleurs amis, des frères et surtout des sœurs. Les vrais sauveurs dans cette vie.
“Le cœur de ceux que nous aimons est notre vraie demeure.”
Christian Bobin
Et puis, ma foi, ma religion: toi. Ma raison de vivre, maman.
Tu avais, tu as la jeunesse en toi.
“Ce que j’appelle jeune, c’est vie, vie absolue, vie confondue du désespoir d’amour et de gaieté. Désespoir, amour, gaieté, qui a ces trois roses enfoncées dans le cœur a la jeunesse pour lui, en lui, avec lui. Je t’ai toujours perçue avec ces trois roses, cachées, oh si peu, dessous ta vraie douceur. L’amour était sans doute en toi depuis ta naissance, de même que sa petite sœur, la gaieté. »
Christian Bobin
Tu me fais vivre, maman, tu fais tenir ensemble ma vie, toujours en voie de morcellement. Tu m’as appris l’amour dans la folie, l’espoir dans le déchirement, la gaieté dans la tristesse. Tu me donnes tant de raisons de croire. D’y croire.
Extrait de mon journal le 12 juillet 2022: (Sicile, Italie)
“Je sens que je commence à guérir d’une grande blessure que je n’ai pas nécessairement su gérer. Soyons honnête (ou plutôt sois honnête, entre toi et toi-même) je souffrais d’un trouble de l’alimentation intense depuis l’année passée. J’ai vraiment abusé de mon corps, après qu’on ait abusé de lui, je ne savais faire autrement. Je l’ai affamé pour ensuite le bourrer avec frénésie. Cet état d’exaltation violente, d’égarement, qui mène aux pires excès, j’y ai été confrontée malgré moi et je n’ai su que le reproduire volontairement. Il y a quelque chose que je cherche à sortir, à trouver au fond de mes tripes, sentir quelque chose, n’importe quoi. L’envie de vivre. Je crois qu’il faut en avoir des tripes, il faut en avoir dans le ventre pour vivre. Et vivre comme on veut. Pour arrêter quand on veut arrêter. Pour tout lâcher, tout détruire, tout déconstruire et recommencer. Laisser aller, lâcher. Reconstruire. Pour toujours reconstruire, pour se reconstruire. Je crois vraiment que l’on doit vivre sans arrêt. Que l’on peut vivre sans arrêt, plein de choses. Qu’il suffit de se rapprocher de la terre, de l’eau, du ciel, chercher à l’atteindre, à le toucher. Escalader cette montagne jusqu’au sommet, puis se lâcher et dévaler la montagne pour se retrouver à ses pieds à nouveau. Et recommencer.”
La vie est irrésistible, pleine de goûts, de couleurs, de formes et de textures, et je veux y goûter sans arrêt. La lutte en fait partie. La mort aussi. Merci la vie.
Amen.
— Du latin amen (« ainsi soit-il »). Il se prononce pareil : « amen » et vient du mot « émouna », qui signifie « foi ».