Le corps dénudé

“ […] Le nu se porte très difficilement, c’est une technique de l’âme. Il ne suffit pas d’enlever ses habits. Il faut s’enlever sa canaillerie … et son embarras.”

-Henri Michaux

Extrait de mon journal, le 25 février 2022:
“Hier je me suis mis à nu. En fait, ça fait un moment que je me dénude […]”.

Se mettre à nu, c’est beaucoup. C’est délicat. Peut-être pourtant que c’est ce qu’il faut dans ce monde, plus de vulnérabilité, moins de masques, plus de courage, de profondeur, de reliefs.

J’écris : “Hier, j’ai posé nue pour des artistes. On appelle ça être modèle vivant. C’est une expérience que je vais tenter de décrire […]”.

Ce n’est pas évident, car durant ce genre d’expériences, il y a un élément qui peut facilement mettre mal à l’aise, la nudité. Que ce soit pour le modèle ou pour l’artiste, je suppose. Je n’ai jamais été totalement nue toute seule autour de gens tous complètement vêtus (c’etait en février, il faisait froid, et les idées gênantes (et débiles surtout) dans le genre “putain peut-être que mes tétons vont pointer à cause du froid et ressembler à deux micro-montagnes sur ma pointrine” ou “oh mon dieu en fait ils vont tous voir mon cul” s’incrustaient dans mon esprit).

Le regard que l’on porte sur un corps nu influence énormément la manière de percevoir la nudité. Souvent, on associe la nudité à la sexualité. Le regard est donc désireux, il peut être pervers. On veut toucher ce corps au lieu de peut-être juste le contempler. On veut se l’approprier, prendre une part de cette chair. Parfois on séduit juste pour ça, on manipule, les souillés prennent par force… Ça peut être aussi banal que ne pas vouloir que quelqu’un voit le corps de celui ou celle que l’on aime. Cette perversion face au corps nu existe (à des degrés différents) chez tout le monde, parce que c’est beau le corps humain. C’est vraiment beau. On veut tous toucher, et on veut tous être touchés. Dans tous les sens. Mais toujours dans l’harmonie de la situation. On commence par toucher avec les yeux et là des choses se créent.

J’ai compris à quel point l’art est dans la déconstruction. Dans la reconstruction aussi. L’art cherche réellement à décortiquer les concepts, les jugements, l’expression, les idées, les sentiments, les sens, le sens. L’art cherche l’essence.

Bref, j’étais dans un bar le soir à Beyrouth avec Ti, quand une de ses amies s’est jointe à nous. On se présente, on commence à discuter, et évidemment on arrive aux professions. Elle me dit qu’elle travaille avec les plantes, et je lui dis que j’ai besoin d’argent (c’est un job avoir besoin d’argent, ça demande du travail constant et c’est stressant, surtout quand t’en veux juste pour survivre) parce que je suis fauchée (ma deuxième profession). C’est là qu’elle me dit qu’elle comprend totalement, et que si je veux, je peux me faire de l’argent en posant nue pour des artistes. C’est un engagement de quelques heures et c’est pas mal payé. Ça aide l’éducation artistique et ça s’appelle être modèle vivant. Évidemment, personne n’a le droit de te toucher. Le prérequis est d’avoir un corps, et puis il s’agit uniquement de suivre certaines directives, tenir des poses pour quelques minutes, et bien sûr être nue. J’ai trouvé ça fascinant. Elle m’a raconté son expérience, et l’a dépeinte de manière positive. Elle me confie que c’est plutôt transformateur au niveau personnel.
Ce n’est pas facile de s’assumer de cette manière, de mettre de côté nos complexes. Mais passer ce cap permet de faire un grand pas vers l’acceptation de soi, tel que l’on est.

(C’est pas juste trop cool d’avoir des conversations intéressantes et crues comme ça?) 

Je prends le numéro à contacter et je décide donc de poser nue devant des artistes… 

Quelques jours plus tard, je suis devant la porte du studio. Mon cœur se met à battre et ma gorge se noue. Puis, je me souviens que je suis là par choix, et qu’au final, s’il n’y avait pas le facteur de la nudité en jeu, cette angoisse serait inexistante (ça n’a pas changé grand chose, j’étais angoissée, c’est normal). Je respire un grand coup, ça me calme un peu (pas beaucoup) et je tape à la porte (histoire d’arracher le pansement d’un coup sec). MK (un artiste pour qui j’ai beaucoup d’estime à présent) m’ouvre la porte et me salue amicalement. Il est seul, les autres ne sont pas encore là, c’est son (très joli) studio.

On rentre dans la cuisine, il me demande si je veux un café et peut-être aussi quelque chose à manger.
Je n’ai vraiment pas faim. Vraiment pas, merci. (Évidemment, des idées parasites surgissent, et je commence à me dire qu’en plus d’avoir le ventre noué, je ne veux pas manger juste avant de poser nue devant des gens, ça va faire ressortir mon ventre, j’aurais l’air grosse … et puis j’arrête de descendre vers ce chemin destructeur, je me dis que je suis folle et que c’est complètement con d’avoir ce genre de reflexion. Ça aussi c’est normal).

Je regarde son studio et je me vois en admiration face à son travail. C’est beau toute cette création. 

Le reste des artistes arrivent, me saluent chaleureusement, et on sort fumer une cigarette au balcon. Ils sont tous très amicaux. Je suis à l’aise. Le cendrier se remplit et on rentre. 

Je rentre dans la grande salle et je vois la chaise sur laquelle je vais poser (et me poser) pendant quelques heures. Les artistes s’assoient, tout le monde se met à l’aise, il est temps de se mettre à l’aise. 

“Tu peux te changer dans la salle de bain, prends ton temps.” (évidemment, je n’ai pas débarquer nue avec une robe de chambre, donc bon, je devais “me changer”). 

Je rentre dans la salle de bain pour enlever mes habits et porter la robe (que j’enlève plus tard). 

Je vois le reflet de mon visage dans la glace, et mes joues rouges (mes joues sont tout le temps rouges … une fois un homme qui me draguait dans un bar m’a dit que ca lui faisait plaisir de me faire cet effet et je suis partie en fou-rire). 

Je me regarde et je me dis que maintenant, tout ce qui se passe me dépasse. “On s’en fout que ce soit toi, Andrea. Ca aurait pu être une autre (ou un autre d’ailleurs), et ça en a déjà été d’autres. Profite de ce moment, c’est seulement unique pour toi. Observe ce moment, au final, tu ne fais que représenter la matière, la substance de tous les corps humains, qui prend simplement toutes sortes de formes. C’est juste qu’aujourd’hui, c’est tes formes.”
C’est cool de pouvoir faire ça. Représenter le corps humain féminin juste pour quelques heures. Je décide d’incarner ce corps. De donner à ces artistes de quoi faire de l’art. La matière est là, en soi. C’est le corps. Il faut l’habiter, le faire bouger, le figer, explorer.

Donc, je sors de la salle de bain, je me retrouve devant une dizaine de paires d’yeux, et j’enlève la robe de chambre. (C’est trop drôle j’ai des frissons en écrivant ça et un gros sourire aux lèvres, j’aime être dans la provocation et là c’était juste pour me provoquer moi-même, je ne m’en pensais pas capable, et puis si, et c’était fou). J’étais surprise par le pouvoir que je sentais que j’avais. J’étais vraiment à l’aise, c’était bizarre. 

Souvent, quand je me déshabille en compagnie de quelqu’un, le regard est plein de désir, d’excitation, parfois de passion. Là, c’était des yeux observateurs. Les artistes observaient les courbes de mon corps pour analyser comment ils allaient les traduire sur le papier avec le mouvement de leur main et à l’aide d’un crayon.

J’ai compris que s’il devait y avoir de la gêne, elle ne viendrait pas de moi. Je suis souvent nue, être nue c’est normal, juste pas devant les gens d’habitude… Pourtant, si les gens perçoivent ça différemment, comme dans un contexte artistique, la nudité est normalisée. Les artistes n’étaient pas du tout perturbés par le fait que j’étais nue.

Je pose, ils commencent à dessiner. 

Vu qu’ils dessinent, leurs yeux se baissent une seconde sur la feuille, puis se lèvent et me fixent pour une seconde, pour se rediriger vers le papier.

C’était vraiment spécial comme expérience. 

Je suis partie comme je suis arrivée. On s’est dit au revoir, les artistes m’ont remerciée, j’ai fermé la porte et j’ai quitté le studio.  

J’écris dans mon journal: 

“[…] Hier, j’ai posé nue devant des artistes. Tous regardaient mon corps. Au moment où j’ai enlevé ma robe, j’ai vraiment compris à quel point la nudité est un concept que la société a rendu si tabou. L’art cherche à capter l’essence de l’homme à travers ses plis, ses gestes, les formes de son corps, les couleurs et les textures de la peau. Ce n’était pas à propos de moi, en tant qu’individu, c’était vraiment une découverte du corps, du mouvement, et c’était intéressant que ce soit à travers le mien que ces artistes découvraient et évidemment créaient.”

“Nous ne sommes pas seulement corps, ou seulement esprit; nous sommes corps et esprit tout ensemble.”

George Sand
Dessin MK

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