Ma définition de la vie et de la mort, c’est ma mère. Ce qu’elle représente, pour moi, c’est l’univers.

J’écris, le 22 mars 2021, de Beyrouth: (7 mois et 15 jours après la double explosion au port de Beyrouth)
“Cela faisait presque une semaine que je ressentais une envie, que j’ai assez fréquemment, si pas tout le temps, ces temps-ci. J’ai besoin de m’enfuir de cette ville que j’aime tant, pourtant. C’est bizarre de dire ça, non?
C’est parce qu’on dirait que Beyrouth baigne dans du monoxyde de carbone. C’est à croire que ce gaz toxique émane de Beyrouth. Émane de ses habitants. De ses immeubles en ruines. Je vois des yeux vitreux dans tous les regards échangés.
Le monoxyde de carbone est un gaz mortel, plus lourd que l’air. Il est impossible de le voir. Il est inodore, incolore, et n’a pas de goût. Pourtant, les symptômes d’une intoxication sont impossibles à rater, parce qu’ils sont ressentis: étourdissement, maux de tête, nausées, fatigue, douleurs (plutôt peines) dans la poitrine, difficultés de concentration, maladies.
Je pense que tous les libanais éprouvent au moins un de ces symptômes.
Un peuple malade, quoi.
Je vois la chute, le déluge, la catastrophe que l’on vit dans les yeux de mes compatriotes.
Ces yeux sont comme des miroirs qui renvoient une image difficile à regarder, une chose de laquelle on veut détourner le regard (ce qu’on fait souvent).
Bref, j’avais besoin de voir autre chose, j’avais envie de contempler la nature.
Nous sommes allés faire une marche de Kfardebian à Baskinta. Ça nous a pris six heures.
Tous les arbres étaient fleuris, et il y avait des fleurs partout, de toutes les couleurs. Des coquelicots, des marguerites, des pétunias, des cyclamens… La terre ressemblait à un énorme tapis coloré, au fur et à mesure que nous avancions.
[…] j’ai pensé à toi, comme toujours. En même temps, tu es partout. Toutes ces couleurs, ces fleurs, le soleil… C’est inévitable parce qu’à chaque fois que je vois quelque chose de beau (et je trouve toujours une manière de percevoir la beauté), je pense à toi, parce que pour moi la beauté, c’est toi. C’est tout ce que tu représentes. Tu es partout il faut juste regarder et vouloir te trouver, te percevoir.
Donc j’ai pensé à toi, et puis, je pensais à toi.
Ta beauté, ton odeur, ton regard. Tes mains que tu faisais passer à travers mes cheveux pour les relever de mon visage. La manière dont tu enfilais mes chaussettes aux pieds. La douceur de ta voix. Tes bisous esquimaux.
[…]
Je pense à toi, à comment tu es, à qui tu es, à ce que tu fais.
J’espère un jour être une mère, une personne, à la hauteur de celle que tu es.”
J’ai trouvé beaucoup de paix intérieure en ayant la volonté d’être à la hauteur de ma vie.
C’est drôle de dire la paix intérieure quand on comprend à peine la paix. Et encore moins l’intérieur. Alors franchement “la paix intérieure” semblent plutôt comme des mots parfaits à coller sur un livre de développement personnel (lifestyle book) qui cherche à devenir best-seller. Il est vrai que les livres changent des vies, mais c’est plutôt la perspective de notre vie que les livres changent et c’est pour ça qu’ensuite notre vie change. Je ne crois pas que la paix intérieure soit un but mais au contraire plutôt une pratique. Celle de s’élever, de dire oui à la vie et à l’existence toute entière. Aimer sa réalité, être prêt(e) à vivre et revivre sa vie. La vie ne fait que nous pousser à apprendre que la paix intérieure est nécessaire pour naviguer à travers les obstacles et les dépasser. Puis les re-dépasser.
Peut-être la paix intérieure est-elle, au final, la conscience de la difficulté de certaines choses? Peut-être trouvons-nous la paix, quand on décide, pour commencer, de ressentir ces choses malaisantes, tristes, blessantes? Est-ce possible d’être en paix avec quelque chose d’injuste? Quelque chose que l’on ne comprend pas? Que l’on accepte pas de ressentir? Y a-t-il même une justice dans ce monde de brutes? …
C’est plus facile d’ignorer, de mettre de côté, de camoufler voir d’effacer si possible.
Je crois qu’il est important de faire la différence entre l’insouciance et l’inconscience.

Bref, je médite. Durant la méditation, il y a un effort conscient de concentration: pour commencer, je me concentre sur certains stimulis externes: les bruits autour de moi, les sensations du corps … Ensuite, la concentration est doucement déplacée de l’extérieur à l’intérieur. Je prends conscience de ma respiration, de sa profondeur, de son rythme. Je sens la froideur de l’air pénétrer mes narines et sa chaleur quand il s’échappe de l’intérieur de mon corps. Et puis, évidemment, mes idées, mes préoccupations, mes soucis, jaillissent sans pitié dans mon esprit alors que, merde, j’’essaie de mediter et de ne penser à rien là.
J’ai compris après un peu de pratique (et grâce à mes instructrices de yoga) que ce n’est pas vraiment ça la méditation. Méditer, c’est prendre conscience de ces idées qui apparaissent malgré soi dans l’esprit, et les observer avec insouciance. Les observer émerger sans s’en soucier. Ces idées vont toutes passer, il s’agit de ne pas interagir avec, de ne pas s’inquiéter, de s’en détacher. Ce moment c’est ton moment.
Tout est évidemment plus facilement dit que fait, je le sais. Méditer, ce n’est pas toujours agréable. Ça peut même être très désagréable. Certaines pensées s’entetent, te provoquent; tu cèdes et puis elles font ressortir des émotions et ce n’est pas toujours facile. Parfois on n’est pas prêt. Il faut s’entraîner.
Souvent on s’attend à quelque chose de spécifique (la paix, le calme) à travers une expérience (la méditation par exemple) et on se retrouve perturbé quand ce n’est pas ce qu’on croyait. La méditation, c’est supposé calmer! Rien ne peut avoir d’effets continus sans consistance. Sans répétition. La méditation c’est avant tout une pratique. Ca s’apprend. Ce n’est pas confortable au début.
Il est très possible de toujours être confortable, de s’en tenir à ce que l’on sait, ce(ux) que l’on connaît. Je pense que c’est un peu ignorant et très ennuyeux. Toujours savoir à quoi s’attendre, à qui s’attendre, acquérir des choses et avoir tant d’attachement à ces choses, à ce que l’on sait, sans vouloir en savoir plus, en voulant en avoir plus. Se construire une belle demeure, un château confortable et en hauteur (loin de l’inconnu svp) et puis dresser une bonne grosse forteresse, comme ça, aucun risque, aucune surprise.
J’ai vite compris que les forteresses ne sont en fait que des bulles qu’il suffit de percer pour détruire. Un mot peut détruire une forteresse. Une forteresse c’est plus de frayeur que de force. Il y a des choses desquelles on ne peut pas se protéger, refuser de ressentir certaines émotions parce qu’elles sont désagréables, ça ne veut pas dire que l’on est pas affecté, et ça ne les fait pas disparaître non plus. Se protéger ce n’est pas s’anesthésier. Alors on se réfugie dans le bruit constant, la compagnie quelconque, la bouffe, le manque de bouffe, on se noie dans l’alcool, on abuse de drogues, de baise, on fait défiler les images et vidéos insignifiantes sur les réseaux pour oublier. Effacer. Pousser. Repousser.
Je vais bien, je vais très bien! Sert à rien d’y penser, d’en pleurer. J’ai mon job et ma smart télévision à écran plat ultra HD, je peux m’acheter une sixième montre, un huitième sac et même une dixième paire de chaussures! Pas mal quand même …
Ouais, c’est pas mal ces choses là … Ça occupe. Après, si (par exemple), ton peuple se révolte, ensuite ta ville explose à cause de 2750 tonnes de nitrate d’ammonium mal entreposés dans le port de la ville, puis qu’il y a une crise économique qui fait que la monnaie de ton pays chute de 211% par rapport au dollar, ce qui entraîne une inflation galopante de 145% (plaçant ton pays au 3eme rang mondial de l’inflation la plus élevée au monde), c’est clair que ta forteresse s’écroule et ton château est détruit (puis tu n’as même plus les moyens de les reconstruire).
Soudain, tout est anéanti. Il n’y a plus que toi (par miracle).
J’écris le 21 août 2021 dans mon journal (de l’aéroport de Amman):
“[…] c’est difficile de construire tellement de jolies choses et de devoir les quitter, parce qu’elles ont été détruites ou parce qu’elles risquent de l’être plus tard. Parce que tu risques de l’être plus tard. […] une vie qui t’éclate à la figure, qui part sans prévenir, et puis le vide, le néant, l’absurde qui surgit de ce vide insoutenable. C’est difficile de partir de chez soi. […] les images qui font mal défilent. Les souvenirs, les sourires, la musique, les chansons, les blagues, les baisers, les yeux et tout ce qu’ils disent silencieusement, les éclats de rire et en sanglots, l’odeur des jasmins, les bougainvilliers, les montagnes, la mer.”

Ici, je parle de partir de chez soi. Mais pour de vrai, dans tous les cas (aux degrés différents), tout ce qui reste quand on n’a plus rien pour se divertir, c’est ce ressenti, ces souvenirs, ces sentiments. Dans l’avion, durant le vol de Beyrouth à Amman (Montréal ensuite, oh so far), ce jour-là, je n’ai pas pu lire, pas pu regarder un film ni même écrire. J’ai juste beaucoup pleuré, assise à mon siège, reniflant sous mon masque. L’injustice, la misère, la perte, la mort, le deuil, l’horreur. A un moment, j’ai senti que je n’arrivais plus à respirer et j’ai donc (par instinct de survie presque) commencé à respirer très fort. De grandes inspirations profondes et de longues expirations complètes (je n’avais pas le choix franchement je sentais que ma cage thoracique allait se fendre en deux, que mon coeur allait bondir hors de ma poitrine et s’écraser sur l’écran placé sur le dos de la banquette devant moi, puis exploser et m’ensanglanter complètement). Ok, il vaut mieux s’oxygéner. Je suis en vie. Je suis vivante. Plus je me concentrais pour respirer, plus je trouvais de paix dans ma tristesse. Je suis arrivée à l’aéroport de Amman pour mon escale, et j’ai écrit:
“[…] cette force vient de moi. Elle vient de l’intérieur. Je devrais plus faire confiance. La force c’est la vie. La vie c’est ressentir. J’ai toujours eu peur d’en prendre conscience parce que j’ai cru que l’inconscience, c’est l’insouciance. Pas le cas.
Je ne suis pas inconsciente, je comprends que je ressens, et je ne dois pas me soucier de ressentir (surtout de ce que je peux ressentir). Je ne dois pas être inconsciente face à mes sentiments, mais insouciante plutôt, parce que tout passe et repasse, au moins j’en suis consciente à présent, et je sais que ça va passer. Cette prise de conscience face aux sentiments et à la vie est essentielle pour moi. C’est une confiance tout à fait attentive qu’on se doit de donner à la vie, et vivre c’est commencer, recommencer. Faire, refaire. Sentir, ressentir. Respirer.
Je mérite le contrôle (minime) que j’ai sur les choses, je choisis la conscience, la confiance, l’apprentissage. Ca va aller.”

On ne peut pas toujours être prêt. Donc il faut trouver des outils pour persévérer. Respirer quand on ne va pas bien, c’est vital et c’est un rappel de la vie, tu es en vie.
S’exprimer, dessiner, chanter, jouer, danser, rêver, se lâcher, créer. Trouver des instruments qui peuvent apporter une certaine paix. Une connexion avec la vie, qui est aussi création. S’écouter, s’exprimer, se comprendre, se pardonner, s’améliorer, persévérer. Être en paix avec soi avant tout.
“Au terme de chaque guerre, la paix, et de chaque paix, la guerre”.
-Alfonso Di Lernia.
Il est impossible de toujours être en paix avec soi-même, et encore moins avec la vie, “puisque la mort est la paix éternelle, si tu veux la paix, fais le mort.”
-Jean D’Anselme.
La vie, c’est la destruction, la misère, l’injustice, l’épuisement et la mort. Mais la vie c’est aussi la reconstruction, la victoire, la bonne fortune (🍀), le mouvement, l’art, les amis, l’amour, les corps, l’extase, l’orgasme.
C’est difficile d’accepter que la vie n’est qu’une balance. Parfois elle oscille, mais il faut accepter que malgré ce que l’on pense, au final, il y a un équilibre. Certaines choses arrivent heureusement, et malheureusement. Souvent, heureusement pour les uns, et malheureusement pour les autres (et vice-versa).
Il faut être créateur de sa paix, s’en sortir en paix. Vivre en paix.
“La paix est une création continue”.
-Raymond Poincaré
J’écris, le 1er septembre 2021 du Canada:
“Je sens qu’il faut, ou plutôt que ce serait bien de commencer le mois et la saison avec de l’introspection. Je suis heureuse de la décision que j’ai prise de partir. C’est fou mais quand je pense à ma vie il y a un an aujourd’hui, je réalise l’absurdité de la vie, combien les choses changent (heureusement), certaines restent les mêmes pour le moment.
Je pense qu’il serait bien d’énumérer les changements positifs de cette année.
J’ai pris mon courage à deux mains et j’ai décidé d’être indépendante dans tous les sens du mot.
J’ai compris que mon corps connait mon âme mieux que je ne le pense, et que je sous-estime mon corps, mon âme, mon intellect.
J’ai fait une des plus belles rencontres et ai vécu une histoire d’amitié/d’amour magnifique.
J’ai compris que souvent il se peut que je ne comprenne rien.
J’ai compris ce que c’est de se sentir seule, et ce que c’est l’amour inconditionnel.
J’ai de la chance, je suis reconnaissante (j’essaie autant que possible) pour ce que j’ai et pour tout ce que j’ai vécu.
J’ai compris qu’une fin marque un début, et qu’un début marque une fin.
Je crois en ma vie, en la vie et ce qu’elle a a offrir, et ca fait du bien.”

« Ma formule pour ce qu’il y a de grand dans l’homme est Amor Fati : ne rien vouloir d’autre que ce qui est, ni devant soi, ni derrière soi, ni dans les siècles des siècles. Ne pas se contenter de supporter l’inéluctable, et encore moins se le dissimuler – tout idéalisme est une manière de se mentir devant l’inéluctable -, mais l’aimer. »
-Nietzsche, Ecce homo